Piano sans solfège : est-ce vraiment possible ?

Commençons par faire une distinction : apprendre un morceau de piano ou apprendre le piano ?
S’agissant du premier, je pense qu’à l’heure d’Internet, la question ne fait pas vraiment débat. Oui, si vous rêvez d’un morceau en particulier, vous le trouverez très probablement, gratuitement, adapté pour débutant et accompagné des explications nécessaires pour le jouer au piano.

Maintenant, s’il s’agit d’apprendre réellement à jouer d’un instrument, en l’occurrence le piano, peut-on y arriver sans faire de solfège ?

Avant de chercher à savoir si l’on peut s’en passer, encore faut-il savoir ce que l’on appelle réellement « solfège ». En discutant avec les parents de mes élèves, je me suis aperçue que la définition du mot solfège était très variable d’une personne à l’autre et souvent très floue.

Qu’est-ce que le solfège ?

Le cours de « solfège », une particularité française ?

Le mot « solfège » est tellement ancré dans notre vocabulaire qu’en France, il semble presque indissociable de l’apprentissage de la musique. « Faire de la musique » a longtemps signifié apprendre à jouer d’un instrument, mais aussi « faire du solfège », souvent dans un cours distinct.

C’est surtout cette conception du solfège comme discipline à part entière, enseignée parallèlement à l’instrument, qui est très marquée dans la tradition française. Cette organisation n’est cependant pas universelle : selon les pays et les systèmes d’enseignement, ces apprentissages peuvent faire l’objet de cours spécifiques ou être davantage intégrés à la pratique instrumentale.

Bien qu’ayant beaucoup évolué, la norme, en France, reste d’en faire un cours séparé de celui d’instrument. C’est ce qui se pratique au conservatoire et dans beaucoup d’écoles de musique. Cela ne s’appelle plus solfège mais formation musicale, mais le contenu est assez similaire.
En revanche, une pratique autrefois assez répandue semble avoir largement disparu : imposer une ou deux années de solfège avant même de pouvoir commencer l’apprentissage d’un instrument. Et c’est heureux !

Quels apprentissages sont regroupés sous le terme “solfège”

Le mot lui-même vient de l’italien solfeggio, et désigne notamment des exercices consistant à chanter les notes d’une mélodie. En français, son sens s’est progressivement élargi.

Traditionnellement, le solfège regroupe plusieurs types d’apprentissages :

  • savoir lire et jouer les notes et le rythme d’une partition
  • comprendre les indications d’une partition nécessaires à son interprétation : nuances, phrasé, articulations, tempo…
  • développer son oreille
  • plus généralement, comprendre la façon dont la musique est organisée : gammes, intervalles, tonalités, accords, harmonie (encore que l’harmonie soit une discipline à part au conservatoire mais ne chipotons pas)…

La plupart du temps, quand un parent me dit qu’il souhaite que son enfant apprenne le piano « sans solfège », il ne pense pas précisément à l’une ou l’autre de ces notions. Ce qu’il souhaite surtout, c’est que son enfant ne passe pas du temps à apprendre “des notions rébarbatives qui ne servent à rien” sans pour autant être capable de me dire précisément ce qu’il entend par là !

Dire que l’on souhaite « apprendre le piano sans solfège » ne signifie donc pas nécessairement que l’on souhaite se passer de toutes ces compétences. Le plus souvent, ce que l’on remet en question est plutôt la manière de les apprendre.

Pourquoi l’apprentissage du solfège est-il clivant ?

Le solfège traîne en effet derrière lui une réputation assez peu enviable. Pour beaucoup de personnes, il évoque un apprentissage scolaire, abstrait, déconnecté de toute pratique musicale, fait d’exercices de lecture de notes, de dictées et de règles théoriques dont on ne perçoit pas toujours l’utilité.

Cette mauvaise réputation tient probablement moins aux connaissances elles-mêmes qu’à la manière dont elles ont parfois été enseignées.

À l’inverse, rejeter complètement le solfège pose un autre problème. Savoir lire une partition, comprendre le rythme ou reconnaître la construction d’un morceau sont des outils utiles pour un musicien. Opposer « le solfège » au « plaisir de jouer » revient donc peut-être à poser le problème de la mauvaise façon.

La véritable question n’est pas forcément : faut-il apprendre le solfège ou s’en passer ? Elle pourrait plutôt être : à quel moment et de quelle manière apprendre les notions musicales dont on a besoin ?

Et si l’on commençait tout simplement par faire de la musique ?

Faire de la musique avant d'apprendre à la lire

La musique comme langage

On pourrait comparer l’apprentissage de la musique à celui d’une langue. Le solfège serait alors la « grammaire de la musique ». La grammaire est bien utile mais il ne viendrait à l’idée de personne de demander à un enfant de maîtriser les règles de grammaire lorsqu’il commence à parler !

Il tâtonne, il babille, ses phrases sont bancales et ses mots mal prononcés et il reçoit des tas d’encouragements qui le poussent à s’exprimer toujours mieux. Pourquoi cela serait-il différent pour les musiciens débutants ? Dans un premier temps, laissons de côté les règles et encourageons l’expression.

Didier Lockwood, jazzman réputé, ne disait pas autre chose :

« Les enfants ont envie de jouer de la musique et de l’apprendre en la jouant, comme on apprend le football dans la rue finalement souvent. La musique est un art qui s’apprend par l’oreille et pas par la vue, on n’apprend pas à lire et à écrire à un bébé qui ne sait pas parler”

Le plaisir de jouer doit toujours être premier. Ensuite, au fur et à mesure de sa progression, l’élève voit plus facilement l’intérêt d’apprendre  les notes, le rythme, toutes les règles plus théoriques.

Apprendre les notions musicales au moment où l'on en a besoin

Si on continue la comparaison avec l’apprentissage d’un langage, la lecture et l’écriture de sa langue maternelle arrivent bien après son acquisition orale. Et pourquoi apprend-on la lecture ? Eh bien parce que, dans le monde actuel, on en a besoin constamment.

Faisons donc de même pour l’apprentissage de la musique : lorsque le besoin s’en fait sentir, introduisons les notions théoriques nécessaires. Pourquoi apprendre les notes et le rythme ? Parce que j’en ai besoin pour pouvoir jouer une musique que j’aime et dont j’ai trouvé la partition. Pourquoi apprendre les différents accords ? Parce que je connais la mélodie d’une chanson et je voudrais pouvoir l’accompagner…

Alors bien sûr, si l’on s’en tient à cette façon de faire, on se heurte rapidement à un écueil de taille : on enseigne du “vrac”. Or un savoir non structuré est plus difficile à comprendre et à retenir et peut également contenir des lacunes préjudiciables pour la suite des apprentissages. Mais, c’est justement le travail de l’enseignant que de structurer ses cours. C’est donc à lui de construire une progression et de choisir les morceaux et les situations qui permettront d’introduire chaque nouvelle notion au moment opportun.

Les différentes notions musicales regroupées sous le terme de « solfège » prennent ainsi tout leur sens lorsqu’elles sont directement reliées à la pratique de l’instrument, sans que l’enseignement perde pour autant sa structure. On trouve d’ailleurs assez facilement, dans les librairies musicales, des méthodes pour piano qui relèvent de ce principe et proposent une progression cohérente en parallèle de pièces à jouer.

Comment commencer le piano sans savoir lire les notes ?

Adapter la musique jouée… et jouer de la musique adaptée

Cela m’a longtemps paru d’une telle évidence que je ne prenais même pas la peine d’en parler aux parents d’élèves jusqu’à ce que j’entende un parent critiquer le prof de piano de son enfant (ce n’était pas moi mais ça aurait pu !). Son enfant faisait du piano depuis quelques mois et il trouvait que le prof était mauvais car son enfant n’était capable de jouer que “des morceaux de quelques notes” et ne connaissait même pas toutes les notes de la gamme.

Donc non, on ne commence pas en apprenant un concerto de Mozart ! Et oui, mémoriser le nom des notes, leur place sur la portée et leur place sur le clavier, ça prend du temps ! D’autant que l’exposition à la lecture musicale est généralement bien moins intensive que l’apprentissage de la lecture à l’école, auquel les enfants sont confrontés quotidiennement.

En attendant, on s’adapte : soit on utilise des morceaux spécialement créés pour débutants, soit on adapte des mélodies connues comme des comptines par exemple, lorsqu’il s’agit d’enfants.

Je voudrais également m’adresser aux adultes qui ont ouvert une partition au hasard et l’ont vite refermée en se disant : “la musique, je n’y comprends rien”. Ce n’est pas vrai ! D’une part, faire de la musique ne se réduit pas à savoir lire une partition, d’autre part, dites-vous bien qu’en CP on n’apprend pas à lire sur des textes de Balzac ou de Zola ! Les supports pédagogiques qui vous seront fournis par votre enseignant seront sûrement adaptés et progressifs ! Et s’ils ne le sont pas, ma foi, changez de prof ou de méthode !

 

Comment je procède avec mes élèves

Avant de savoir lire une partition, on dispose déjà de beaucoup d’outils pour apprendre : l’oreille, le geste, la mémoire, mais aussi l’observation. On peut donc :

  • tâtonner pour retrouver une mélodie
  • travailler par imitation et reproduire des gestes et des enchaînements de notes ou d’accords
  • utiliser sa mémoire et quelques moyens mnémotechniques simples pour retrouver les différentes parties d’un morceau de musique. Il m’est arrivé de créer des sortes de « cartes mentales » représentant la structure d’un morceau pour aider à sa mémorisation…

J’essaie également d’attirer rapidement l’attention sur toutes les informations que l’on peut tirer d’une partition même quand on ne connaît ni les notes, ni le rythme :
On peut voir qu’une mélodie monte ou descend, repérer une note répétée, constater qu’un motif revient, observer si les notes sont proches ou éloignées, si elles se suivent ou pas, repérer visuellement différentes parties…

Pour les plus jeunes, je vais plus loin en “personnalisant” les notes de musique. J’utilise pour cela les musinains des éditions Mélopie : chaque note devient un petit personnage avec son histoire, sa couleur et son caractère… ce qui les rend bien plus simples à mémoriser.

Et pour les ados ou les adultes, j’utilise également les notes colorées qui permettent de se repérer plus facilement sur la portée. Vous trouverez des exemples de partitions colorées pour débutants dans les ressources gratuites du blog.

Tous ces outils ont le même objectif : permettre à l’élève de faire de la musique dès le début, sans attendre de savoir lire couramment une partition, tout en l’amenant progressivement vers cette lecture.

Vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont je procède ?
Découvrez les cours de piano et d’orgue ainsi que les séances d’éveil musical proposées par Piano en Liberté.

Peut-on vraiment se passer du solfège ?

Jusqu'où peut-on aller au piano sans solfège ?

Si vous avez lu l’article entier, vous aurez déjà compris que mes élèves apprennent le “solfège” en même temps que le piano. Un papa, qui avait appris le piano et qui assistait à un cours où ses filles jouaient à une version musicale du Memory, m’a dit en riant : “mais finalement, ce que vous faites, c’est du solfège déguisé !”. C’est une assez bonne description de ma façon de travailler même si c’est un peu réducteur !

Cependant, il arrive que, pour certains élèves, l’apprentissage de la lecture musicale (notamment la lecture des notes) reste très difficile. Les raisons peuvent être très diverses : difficultés d’apprentissage, troubles dys, difficultés de mémorisation ou tout simplement fonctionnement différent… Dans ce cas, je reste pragmatique et j’essaie de trouver des méthodes d’apprentissage alternatives qui permettent de continuer à progresser sans lire les notes.
L’élève va peut-être perdre en autonomie mais sûrement pas en musicalité.

Il ne faut pas non plus oublier l’improvisation. C’est une discipline que j’utilise assez peu dans mes cours mais c’est une façon radicalement différente de débuter la musique et qui peut être très épanouissante pour quelqu’un qui a des difficultés avec la lecture de partitions.

Cependant, il ne faut pas se leurrer, improviser ce n’est pas actionner des touches au hasard sur un clavier. L’improvisation demande elle aussi d’acquérir progressivement des règles, des repères et des techniques pour parvenir à jouer ce que l’on souhaite. Ils sont simplement différents — ou appris dans un ordre différent — de ceux nécessaires à la lecture d’une partition.

Apprendre à jouer du piano sans cours de “solfège” dédié : certainement. Apprendre à jouer du piano en laissant de côté certaines des notions regroupées sous le terme de “solfège”, certainement aussi. Par contre, apprendre à jouer du piano … sans rien avoir à apprendre, c’est de la science-fiction !

La lecture musicale, un chemin vers l'autonomie

Reprenons notre comparaison avec le langage et comparons maintenant le musicien à un acteur. L’acteur n’a a priori pas besoin de savoir lire pour jouer un rôle : quelqu’un peut lui apprendre son texte oralement. Mais sans lecture, il reste dépendant de cette transmission.

Savoir lire lui donne accès directement au texte, lui permet de le travailler seul et facilite l’apprentissage de rôles longs et complexes….

C’est la même chose avec la musique : les élèves, s’ils prennent du plaisir à jouer, s’en rendent assez rapidement compte. Ils veulent être autonomes, ils veulent apprendre tel ou tel morceau qui dépasse leur capacité de mémorisation… Ils voient alors tout l’intérêt de savoir lire une partition.

L’apprentissage ne se fait pas pour autant tout seul : comme tout apprentissage, il demande du temps, du travail et des efforts. Mais ces efforts ont désormais un sens et un objectif : gagner en autonomie et prendre toujours plus de plaisir à jouer de la musique.

Conclusion : Le solfège, un outil parmi d'autres

Je voudrais terminer en replaçant la « musique savante » écrite au milieu de toutes les traditions musicales orales que l’on trouve aux quatre coins du monde. La musique écrite n’est qu’une des nombreuses façons de créer, de transmettre et d’apprendre la musique.

Et même lorsqu’elle est écrite, la musique n’utilise pas nécessairement la notation musicale occidentale traditionnelle : d’autres systèmes de représentation existent, notamment dans certaines musiques contemporaines.

La notation musicale que nous apprenons avec le solfège n’est donc pas une « norme universelle », et savoir lire une partition n’est pas une condition nécessaire pour faire de la musique.

Alors, peut-on apprendre le piano sans solfège ? Tout dépend finalement de ce que l’on met derrière ce mot et de la musique que l’on souhaite jouer. On peut commencer à jouer sans savoir lire une partition, apprendre autrement certaines notions et parfois même se passer durablement de certaines d’entre elles. Mais pour qui souhaite gagner en autonomie face à une partition et accéder à un répertoire toujours plus vaste, apprendre à lire et à comprendre le langage musical devient particulièrement précieux.

Pour en savoir plus sur ma conception de l'enseignement de la musique

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